Réinventer l’accueil familial : un virage d’innovation pour préserver les places d’accueil

L’accueil familial traverse aujourd’hui une zone de turbulence. Selon l’Observatoire national de la petite enfance (ONAPE), la France comptait en 2022 environ 1,31 million de places d’accueil formel pour les moins de 3 ans, soit 60,3 places pour 100 enfants. Ce taux moyen masque toutefois des disparités importantes : dans certains départements ruraux, le taux de couverture descend sous les 40 places pour 100 enfants. Derrière cette stabilité apparente, le rapport 2024 de l’ONAPE souligne une baisse continue du nombre d’assistantes maternelles, de l’ordre de 4,3 % entre 2022 et 2023, entraînant la disparition de plusieurs milliers de places.

Cette contraction touche un pilier du service public de la petite enfance. Les assistantes maternelles assurent encore près de la moitié de l’accueil des jeunes enfants, mais leur nombre décroît chaque année depuis 2012. Face à cette tendance structurelle, le Schéma départemental des services aux familles (SDSF 2023-2027) invite à agir autrement : innover, coopérer et diversifier les réponses locales pour garantir à chaque famille une solution de proximité.

Certaines collectivités se sont déjà engagées dans cette voie, en expérimentant des modèles hybrides tels que l’UFAC (Unité Familiale d’Accueil Collectif, Pau) et la MAMIP (Maison d’Assistants Maternels à Initiative Publique, Amiens). Ces initiatives traduisent une même conviction : l’innovation n’est pas un luxe mais une condition de survie pour l’accueil familial.

Un mode d’accueil essentiel, mais fragilisé

Longtemps considéré comme la colonne vertébrale de l’accueil du jeune enfant, le mode familial s’essouffle. Les départs à la retraite non compensés, la complexité administrative et le sentiment d’isolement professionnel pèsent sur l’attractivité du métier. Le rapport ONAPE 2024 relève que près d’une assistante maternelle sur cinq envisage d’arrêter son activité dans les cinq ans, tandis que les nouvelles entrées en formation diminuent de 10 % en trois ans.

Cette fragilisation interroge la capacité du service public à maintenir une offre accessible, notamment dans les zones rurales ou périurbaines où les structures collectives sont rares. Préserver l’accueil familial, c’est maintenir un maillage de proximité essentiel à la cohésion sociale et à la liberté de choix des parents.

Mais au-delà des chiffres, c’est aussi préserver un modèle humain : celui d’un accueil individualisé, centré sur la relation et la confiance, complémentaire des modes collectifs. La diversité des formes d’accueil — familiale, collective, parentale — constitue une richesse que la politique publique doit désormais protéger par une approche plus stratégique et concertée.

Les expérimentations UFAC et MAMIP : des laboratoires d’innovation locale

L’UFAC (Pau) : l’intelligence collective au service du lien

Dans les Pyrénées-Atlantiques, l’Unité Familiale d’Accueil Collectif réinvente la crèche familiale traditionnelle. Sous l’égide de la collectivité, plusieurs assistantes maternelles exercent dans un lieu commun rattaché à une crèche municipale. Elles partagent un projet éducatif, des ressources matérielles et un accompagnement technique. Ce modèle combine la souplesse du contrat parental et la sécurisation réglementaire d’un EAJE, tout en favorisant l’entraide professionnelle et la cohérence pédagogique.

  • lutte contre l’isolement
  • maintien de la qualité
  • attractivité du métier
  • mutualisation des moyens

Le SDSF 64 l’a inscrite comme expérimentation inspirante de gouvernance partagée et d’innovation territoriale.

La MAMIP (Amiens) : un tiers-lieu public pour l’accueil individuel

À Amiens, la Maison d’Assistants Maternels à Initiative Publique propose un modèle de tiers-lieu d’accueil où la collectivité porte l’investissement immobilier et accompagne la gestion administrative. Les professionnelles restent indépendantes mais bénéficient d’un cadre collectif, de locaux conformes et d’un soutien pédagogique. Cette formule garantit la continuité du service public dans les secteurs où l’offre collective est insuffisante, tout en apportant un confort professionnel et une reconnaissance institutionnelle aux assistantes maternelles.

Ces deux expérimentations traduisent un même mouvement : passer de l’isolement à la coopération, du modèle individuel à un écosystème d’accueil partagé, ancré dans le territoire.

Le SDSF : un levier stratégique pour innover et coopérer

Le Schéma départemental des services aux familles constitue le cadre privilégié de ces initiatives. Élaboré conjointement par les CAF, les Conseils départementaux et l’État, il vise à renforcer la cohérence entre politiques d’accueil, parentalité et inclusion sociale. Dans sa version 2023-2027, le SDSF met l’accent sur :

  • la diversification des modes d’accueil pour répondre aux besoins de toutes les familles ;
  • le soutien à la parentalité et aux transitions familiales ;
  • la valorisation des innovations locales, en encourageant les projets expérimentaux portés par les collectivités.

Ce cadre donne la possibilité d’adapter les solutions à chaque territoire : accueils itinérants, partenariats associatifs, multi-accueils de proximité ou regroupements d’assistantes maternelles. L’innovation n’y est pas perçue comme une dérogation, mais comme une méthode de transformation du service public, au service de l’équité territoriale.

Innover pour préserver : un virage à assumer collectivement

Préserver l’accueil familial ne consiste pas à reproduire le modèle du passé, mais à le repositionner dans l’écosystème de la petite enfance. Il s’agit de consolider un modèle professionnel, soutenu et reconnu, inscrit dans la dynamique du Service public de la petite enfance.

L’innovation doit aussi être managériale. Le binôme manager–facilitateur, déjà expérimenté dans certains EAJE, pourrait inspirer l’accompagnement des structures familiales. Ce tandem associe la rigueur administrative d’un cadre de proximité à une posture de facilitation : écoute, régulation, coordination des pratiques et animation de l’intelligence collective.

Cette approche, conforme à l’esprit du Référentiel national de qualité, replace la bientraitance organisationnelle au cœur du pilotage. Elle reconnaît que la qualité d’accueil des enfants dépend directement du bien-être professionnel des adultes qui les accompagnent : prendre soin des équipes, c’est aussi prendre soin des familles.

Les chiffres de l’ONAPE : un signal d’alerte et une boussole pour l’action

Les données 2024 de l’ONAPE rappellent que le temps de l’observation est révolu : il faut agir.

− 4,3 % de baisse du nombre d’assistantes maternelles en 2023, soit près de 20 000 places perdues en un an
+ 0,4 % de progression de l’accueil collectif, insuffisante pour compenser la perte
60,3 % de taux de couverture, avec des écarts de plus de 25 points entre territoires
16,7 Md€ de dépenses publiques, en hausse de 4 %, témoignant d’un effort financier conséquent mais d’une efficacité à consolider

Ces chiffres forment une double lecture : la France n’a jamais autant investi dans la petite enfance, et pourtant, l’accueil familial se fragilise. Ils invitent à réorienter une partie de l’investissement vers la qualité du travail et l’attractivité des métiers, au même titre que vers la création de places.

Vers un modèle hybride, durable et ancré dans le territoire

Les initiatives telles que l’UFAC et la MAMIP démontrent que l’innovation territoriale peut concilier qualité, souplesse et sécurité. Elles ouvrent la voie à un modèle hybride :

des professionnels reconnus comme acteurs du service public
des collectivités devenant facilitatrices plutôt qu’employeurs exclusifs
des familles associées à la gouvernance locale des modes d’accueil

Un tel modèle repose sur trois piliers :

Coopération interinstitutionnelle pour sécuriser les projets dans le cadre du SDSF
Formation et accompagnement pour renforcer les compétences et la motivation
Évaluation partagée pour mesurer l’impact réel sur les enfants et les familles

C’est ainsi que l’accueil familial pourra redevenir un laboratoire d’innovation sociale et un pilier du futur Service public de la petite enfance.

Le maintien de l’accueil familial dépasse la question du nombre de places : il engage la conception même du service public de la petite enfance. Préserver ce mode d’accueil, c’est défendre la proximité, la confiance et la continuité éducative qui fondent la relation entre familles et institutions.

Le SDSF en offre le cadre, les expérimentations locales en montrent la faisabilité, et les données de l’ONAPE rappellent l’urgence d’agir. En investissant dans l’innovation, la coopération et la reconnaissance des professionnels, les territoires peuvent transformer une crise annoncée en opportunité collective : celle d’un accueil plus humain, plus souple et plus durable, fidèle à la vocation du service public du lien.

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Cédric Gorin

Infirmier Puériculteur · Cadre territorial de Santé · Formateur & Facilitateur
Auteur de Transformer les crèches de l’intérieur · Directeur de la collection Petite Enfance — Essais & Recherches

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